Article proposé par : Aurélien WALTER – en chemin avec la NonViolence Systémique
Avant ce livre, je n’avais pas compris à quel point il s’agissait d’une révolution copernicienne de la forme de nos Etats.
Jusqu’à présent, je me limitais à souhaiter une justice restauratrice mais elle n’est en fait qu’une partie simpliste et un peu naïve de l’immense continent que constitue la justice abolitionniste. Il est à préciser que ce domaine de la pensée est encore jeune et date surtout des années 1960.
Pour cette raison ce livre qui en fait un tour d’horizon bien complet est indispensable.
De la violence systémique à la justice abolitionniste
Avec la vision systémique nous avions compris que notre société est violente à partir du moment où, lorsqu’on ne se soumet pas aux « exigences » des personnes en position de pouvoir, nous sommes susceptibles de recevoir une punition. Et tout ou presque dans notre société est finalement assorti de lois et de contrats, dont, si nous n’en respectons pas les termes, l’inexécution nous expose in fine à la justice et potentiellement à la punition sous toutes ses formes (prison, amende,…).
Il est important de comprendre que la prison est l’équivalent légalisé des crimes d’enlèvement et de séquestration, sans compter les mauvais traitements et la violence inhérents à la prison ainsi que les privations de toutes sortes. Par conséquent, nos sociétés sont toutes scellées dans la punition, la souffrance et la violence.
En réalité, si les sociétés iraniennes, américaines, russes, chinoises, australiennes, allemandes ou finlandaises comportent des différences politiques, religieuses, économiques, elles sont toutes strictement semblables du point de vue de la justice qui comporte systématiquement la forme accusation, tribunal, culpabilité, répression, à la peine capitale et aux tortures près qui varient suivant les régimes (et c’est vrai que ce n’est pas un détail).
C’est pourquoi, finalement, le glissement entre des régimes démocratiques et autoritaires peut se faire en dérivant doucement et sans présenter de rupture de fond car les structures de tous nos Etats sont basées sur la violence et l’autoritarisme plus ou moins régulé et adouci mais systématiquement présents.
Et le système pénal en est l’ultime garant. Cette fameuse justice du prince !
Alors qu’est-ce qu’un monde de justice abolitionniste ?
Tout d’abord, et c’est ce qui m’a à la fois surpris et rassuré : c’est un monde dans lequel la police et la justice subsistent tout comme de la coercition et de l’enfermement dans certains cas. Mais alors, quel est le vrai changement ?
Un des changements structurants est la sortie du mythe de la souffrance rédemptrice. Le système pénal vend une illusion – d’ailleurs omniprésente dans nos productions culturelles de masse – celle que la vengeance et l’infliction de souffrance en retour d’une mauvaise action permettraient d’en atténuer la douleur, de la réparer. Un des tribut payé à cette supercherie est la vérité.
En effet, les criminels traduits devant des tribunaux, s’ils veulent réduire la peine prononcée par le juge ou le jury, vont alors devoir mentir du mieux qu’ils peuvent ou se taire.
Alors que le peu qui pourrait atténuer la douleur de ceux qui restent et portent le deuil par exemple, ce ne sont pas la vengeance et la souffrance infligées en retour mais bien davantage d’avoir des éléments de compréhension, de trouver un peu plus de sens à ce qui n’en a aucun en l’état, et éventuellement d’avoir une demande de pardon, une reconnaissance de tout le mal qui a été commis.
Un autre basculement
L’autre basculement associé est que le système punitiviste est strictement tourné vers le passé. Il cherche à juger le passé mais ne se préoccupe pas du présent et pas du tout de l’avenir, que ce soit celui de la victime comme celui de l’accusé. A tel point que lorsqu’en 2008, une loi prévoyait de poursuivre l’emprisonnement de personnes jugées encore dangereuses mais ayant purgé leur peine, des avocats pénalistes se sont insurgés contre celle-ci.
Dans une justice abolitionniste, au contraire, la procédure de justice est tournée vers le futur et cherche avant tout à prendre soin de la victime et à traiter la situation de la manière la plus efficace. Elle cherche finalement à ouvrir tout le champ créatif des possibles pour sortir d’une stratégie unique.
Un autre point qui structure l’abolitionnisme est sa rationalité scientifique. Utiliser la justice punitiviste encore actuellement c’est faire comme si nous continuions à envoyer des courriers par poste à cheval alors que nous avons la technologie des réseaux sociaux et de l’internet. Et cette science dont presque aucune des découvertes n’a encore modifié nos rapports sociaux est la sociologie. De très nombreux faits liés à la criminalité démontrent que ce sont des forces systémiques sociales qui entrent en jeu et non des situations individuelles.
La surreprésentation des classes sociales les plus basses dans les auteurs d’homicides et les victimes, la surreprésentation des hommes jeunes et racisés dans les condamnés au titre du trafic de drogue sont autant d’arguments qui prouvent que les phénomènes ne sont pas individuels mais systémiques, sociétaux. Lorsque l’on ouvre ce pan immense de l’analyse de la délinquance sous l’angle de la sociologie, alors se dévoilent des perspectives toutes différentes.
Mise en perspective
Quelle différence y a-t-il entre des dealers et des traders ? Les deux ont une activité qui ne provoque aucune blessure directe. Leurs pratiques sont également tournées vers la culture de l’argent, la concurrence impitoyable, une masculinité exacerbée, la pratique de raids contre des concurrents. Les effets des deux pratiques se terminent par des morts indirectes, pour les premiers on voit bien et pour les seconds lorsque des gens sont chassés de leurs logements ou alors que les coûts des matières premières explosent à cause de la spéculation et que des gens en meurent de faim…
Pourtant, les premiers représentent une proportion immense des incarcérations et viennent des classes populaires bien souvent racisées, alors que les deuxièmes viennent des milieux bourgeois au capital social et culturel important.
Pourquoi la police et la justice décident de poursuivre surtout le trafic de drogue et pas l’évasion fiscale des cols blancs ? En France, la fraude sociale des classes populaires représente un montant 10 fois plus petit que la fraude fiscale des plus riches et des entreprises.
Quel est objectivement le plus préjudiciable pour la société ?
Aux USA, les noirs sont incarcérés 20 à 50 fois plus que les blancs pour trafic de drogue alors que leurs consommations et pratiques du trafic sont à peu près similaires. La thèse de Michelle Alexander est de dire que la ségrégation officiellement interdite depuis 1964 se poursuit par cet intermédiaire. Il suffit que vous ayez un casier judiciaire ou même dans certains Etats, simplement que vous ayez été arrêté, pour subir des discriminations (logement, emploi, éducation, vote) qui sont alors légalement légitimées. A savoir que 50% des hommes noirs seront arrêtés au cours de leur vie.
Il y a aujourd’hui plus de noirs soumis à une forme de contrôle carcéral que d’esclaves en 1850 aux USA. Les noirs sont plus nombreux à être privés du droit de vote qu’en 1870.
La ségrégation a donc été reconstituée à travers la drogue et le système carcéral. La pénalité est la forme que prend aujourd’hui l’institution d’un suprématisme blanc. C’est très politique et cet exemple illustre parfaitement que nos structures sociales et nos Etats sont racistes et classistes et que la justice est clairement un outil au service de ces oppressions. Tout cela, alors même que la justice se targue d’utiliser la rationalité et les conclusions scientifiques, mais en réalité pas celles des sciences sociales.
Si nous cherchions à diminuer la blessure et la souffrance dans la société, nous pourrions tout autant nous occuper des accidents du travail et des maladies professionnelles qui font plus de morts chaque année que les homicides.
Dans la justice punitiviste, on se focalise sur la scène du crime, sur l’acte qui a été commis, en faisant abstraction de toutes les forces sociales qui prédestinent statistiquement cet acte. Les circonstances extérieures qui baignent la situation seront par exemple la précarité économique, la violence structurelle du quartier, l’absence de structure de soutien et de décharge, le harcèlement policier, qui comme la grève du zèle des policiers à New York l’a démontré, est un facteur violentogène. Ce seront aussi les suites de la discrimination scolaire.
« Dans le cadre de la guerre sociale que les jeunes garçons des quartiers populaires mènent contre l’Etat et que l’Etat mène contre les garçons des quartiers populaires, la prison et la pénalité ne dissuadent pas de l’adoption de comportements criminels, car ils fonctionnent ensemble à l’intérieur d’un système rituel d’affrontements réciproques et se nourrissent mutuellement.
Lorsque l’on cherche à formuler une position abolitionniste, on nous oppose toujours pratiquement la question : « Mais qu’est-ce que tu ferais face à un attentat ? » ou « Qu’est-ce que tu ferais face à quelqu’un qui a perpétré un meurtre de masse ? »
Sandberg montre que dans les pays d’Europe du Nord, plus de 75% des attaques terroristes, c’est-à-dire des gens qui ont participé à des attaques, ou qui sont partis rejoindre l’Etat islamique, ont été liés dans leurs plus jeunes années à la criminalité de droit commun, au trafic de drogue, à des scènes de violence, et que c’est presque exclusivement en prison qu’ils se sont radicalisés, qu’ils ont rencontré l’islam, et qu’ils ont inauguré une carrière djihadiste. Ils ont alors réinvesti dans la culture djihadiste des pans entiers de l’habitus qui gouvernait leur pratique dans la rue. » Geoffroy de Lagasnerie.
Louk Hulsman pose ce regard critique : « Beaucoup d’actions sont criminalisées et déclenchent donc enquête et intervention, alors qu’elles n’engendrent strictement aucune souffrance ou très peu, que ce soient les actions liées à la drogue, la fausse monnaie, les petits vols à l’étalage dans les supermarchés, les faux papiers… A l’inverse, il y a des actes qui causent une grande détresse dans la vie quotidienne, comme les troubles du voisinage, les nuisances sonores, les humiliations au travail, les retards des transports en commun, l’accès aux soins ou au logement mais qui n’engendrent aucune réaction de l’Etat pénal. »
En s’appuyant sur son travail, Geoffroy de Lagasnerie définit ce qu’est un abolitionnisme pénal (p.180 181) : « D’abord, parler d’alternatives à la justice criminelle ne veut pas dire parler de sanctions alternatives au processus de la criminalisation et à la construction du réel opérée par la justice criminelle. En un sens, pour un abolitionniste, dès que la catégorie de crime est constituée, ratifiée, acceptée, c’est trop tard. Le crime engage avec lui toute une représentation de l’action : il isole un acte de son contexte, il en attribue la commission à la volonté d’un individu, il pointe en direction d’un criminel. Et dès qu’il y a désignation d’une intention criminelle, il y a pulsions punitives envers la personne qui l’a manifestée. C’est donc la catégorie de crime et le processus de criminalisation qu’il faut mettre en question. L’abolitionnisme pénal ne dit pas : il ne faut pas punir les crimes et réprimer les criminels. Il dit : si l’on pense en termes de crime et de criminel, on pensera toujours en termes de répression et de punition. L’abolitionnisme pénal se pense d’abord comme une entreprise symbolique qui vise à fournir la possibilité de se rapporter à ce qui se produit dans le monde au-delà et indépendamment de la catégorie de crime. »
Mais alors comment faire autrement ?
De manière surprenante, il existe déjà des exemples d’abolitionnisme pénal qui nous semblent tout naturels. Le surendettement et les faillites en sont un parfait exemple. Jusqu’au milieu du XIXème siècle, vous risquiez la prison si vous étiez incapable de rembourser vos dettes.
Depuis, on a bien compris qu’un.e entrepreneur.e qui fait faillite n’est pas responsable à 100 % de sa situation. Il y a un contexte extérieur, économique, sociétal, circonstanciel, éventuellement local. Nous avons également compris que les personnes prises dans la spirale du surendettement font face à des forces systémiques d’incitation à la consommation, de reconnaissance sociale aux attributs matériels, de mépris de classe, … qui dépassent leur stricte responsabilité personnelle.
Je cite Geoffroy de Lagasnerie (p.265) : « Nous vivons dans une société où le système qui encadre la gestion du crédit, de la banque, du remboursement de la dette fonctionne d’une manière purement civile alors qu’avant il était régulé de manière punitive. Nous voyons aussi en examinant ce système que l’absence de pénalité ne veut pas dire l’absence de contrainte, mais le recours à des moyens qui ne prennent plus une forme carcérale et punitive, et dont l’unique objectif est de trouver des solutions et d’indemniser la partie adverse. Un tel système a donc donné naissance à des dispositifs juridiques qui ne sont plus tournés vers le passé, comme l’est par définition la peine, mais vers le futur, avec la possibilité d’effacer ses dettes et de renaître grâce à la solution de la liquidation judiciaire. »
Un autre exemple est celui des maladies contagieuses comme le COVID ou le SIDA. Lorsque quelqu’un est mort d’une de ces maladies, nous n’enquêtons pas pour savoir qui l’a contaminé. Pourtant, cette personne se savait peut-être porteuse du virus et n’a pas protégé l’autre, ce qui a abouti à sa mort, cela devrait entrer dans la catégorie de crime, d’homicide même involontaire.
Nous n’abordons pourtant pas ces problèmes de cette manière mais bien plutôt de manière sociétale avec des campagnes de sensibilisation, des mises à disposition de protections efficaces, parfois des obligations. Nous concentrons nos agissements sur ce qui est le plus efficace, non pas la situation passée et son côté dramatique, mais bien sur les phénomènes collectifs sociaux. Nous savons que la contamination par des maladies est inhérente à nos sociétés de grandes concentrations humaines dans des milieux confinés.
Il en va de même des accidents de la route. Nous savons qu’ils sont inhérents à nos systèmes de circulation. Lorsqu’il y a un mort sur la route, le pénalisme entre alors en jeu. On peut vis-à-vis du conducteur que l’on reconnaît comme fautif chercher l’alcoolémie, le contrôle technique, la ceinture, la vitesse du véhicule pour pénaliser l’accident. Il est à remarquer que le même accident sera regardé de manière diamétralement opposée si les services de secours ont réussi à sauver l’autre victime de l’accident ou pas. Pourtant ce résultat ne dépend en rien de l’action du conducteur en cause.
Mais en sortant du pénalisme, on peut aussi le contextualiser (cadre naturel) comme un accident de nuit sur une route de campagne et les acteurs corrigeront leurs actions en évitant de conduire la nuit ou en ralentissant davantage dans ces situations…
On peut aussi le situer dans un cadre social et regarder la sécurité routière, la qualité de la route, du véhicule, de la signalisation, du marquage, de l’éclairage et interroger la politique publique.
On peut élargir le cadre temporel et chercher la situation des deux conducteurs (cadre sociopolitique) interroger la fatigue, les cadences de vie, de travail, leurs habitus, et considérer que ce sont des conditions de vie qui les ont exposés. Le travail du sociologue Matthieu Grossetête montre en effet que cette grille de lecture est tout à fait pertinente pour expliquer les accidents de la route.
L’autre aspect du système pénal est de dessaisir la victime de son pouvoir. En effet, une fois qu’un crime a été commis, c’est l’Etat qui s’en saisit et qui accuse l’auteur au travers du système judiciaire et du procureur comme si la société elle-même avait été blessée. La victime n’est plus que témoin dans le procès, elle est totalement dessaisie de son processus de résilience. Le tribunal n’en a d’ailleurs que faire, ce n’est pas son objectif. Et c’est même pire, bien souvent le procès est vécu comme un traumatisme supplémentaire avec une nouvelle confrontation avec l’auteur des faits, positionné de par le dispositif en adversaire, avec les traitements sans délicatesse des avocats, des témoins, la soumission à des documents qui rejouent le trauma et le renforcent. Le processus de faire souffrir la victime et de cette forme de dissymétrie dominatrice se rejoue dans ce type de procès, à tel point que parfois des accusés font appel de leur jugement pourtant mesuré, dans l’objectif de prolonger encore un peu le supplice de leur victime.
Par conséquent, un système abolitionniste laissera le choix à la victime des stratégies à la suite de la situation subie. Une des stratégies d’un système abolitionniste est de construire une sécurité sociale de justice de la même manière que celle de la santé. Celle-ci viendra alors s’occuper des victimes dans leur accompagnement à la déclaration systématique et ensuite avec une indemnisation comme une assurance suivant les faits subits, un accompagnement pour favoriser la résilience au besoin et sur les suites choisies. Cela peut être l’oubli et ne rien faire, ce que choisissent finalement beaucoup de victimes.
Cela peut aussi être la poursuite d’une procédure amiable avec l’aide d’un tiers médiateur pour chercher une forme de réparation, de restauration de la confiance, comprendre ce qui s’est joué, tirer les enseignements nécessaires pour rendre le futur plus sûr. Enfin, cela peut être le recours à la justice pour engager des stratégies plus coercitives allant chercher des recours à des contraintes chimiques, physiques, des éloignements ou des soins thérapeutiques forcés. Nous savons bien que si les besoins sont communs et en nombre limités, les stratégies pour les nourrir sont infinies et méritent de laisser s’exprimer la créativité de nos puissances humbles pour régler nos conflits.
Cela dit, indépendamment des souhaits de la victime la puissance publique doit évaluer également la dangerosité du contrevenant pour prendre les mesures afin de protéger le reste de la société à l’avenir.
Supprimer le principe punitif
Par ailleurs, en supprimant l’aspect punitif du dispositif de justice, outre le dépassement de l’illusion que la vengeance atténuera la souffrance, il y a un deuxième avantage : la lutte contre la sous-déclaration des méfaits.
En effet, lorsque par exemple l’accusation porte sur des faits de violence ou d’abus sexuel de la part de son partenaire ou de son parent, il devient beaucoup plus délicat de signaler les mauvais agissements. La parent tiers pourra même aggraver la souffrance en couvrant les abus de son conjoint pour éviter d’être confronté aux tracas et à la précarité liée à son potentiel emprisonnement. C’est en grande partie le cas pour les phénomènes des violences sexuelles (91 % des viols et tentatives de viols sont commis par des proches de la victime).
Si au contraire, l’objectif n’est plus la punition mais résoudre la situation et prendre soin de la victime, de lui laisser le leadership dans cette résolution, alors cela ouvre toutes sortes de possibles.
Une telle sortie de la situation, en plus d’éviter les dissuasions néfastes de dénonciation des faits, va en outre sortir la victime de ce statut pour l’aider à se saisir de sa puissance. Ainsi, si les auteurs de méfaits n’encourent plus la prison, mais plutôt des mesures variées de réparation, protection des victimes, soin des troubles psychiques, amélioration des conditions socio-économiques sources des exactions, alors il n’y a plus d’obstacle à la déclaration de faits subits.
Par conséquent, l’état des lieux réels des illégalismes sera bien plus précis et exhaustif et permettra d’agir beaucoup plus efficacement pour lutter contre les problèmes en détectant les tendances locales, systémiques. D’où l’importance d’une procédure systématique de déclaration mais de laisser à la victime le choix des stratégies et des poursuites à l’issue de cette déclaration.
Par ailleurs, les taux d’élucidation sont très faibles (7% pour les faits de vol et finalement seulement 69 % des homicides sous un an). La réalité est que la police manque d’efficacité. Et si nous lui en demandons moins pour les délits ne faisant aucune atteinte physique comme le vol, l’escroquerie ou le trafic de drogue et que nous lui laissions concentrer ses moyens sur tous les délits avec atteinte physique comme les viols, agressions, homicides, nous aurions des résultats bien meilleurs et nous serions globalement mieux protégés (confère drame de Lyhanna 2026).
Et la prison ?
Difficile de parler d’abolitionnisme pénal sans aborder la question de la prison. Elle représente un coût immense pour une efficacité contre productive. Comme nous l’avons esquissé précédemment, la prison est un instrument d’oppression dans la guerre sociale des classes dominantes contre les classes populaires.
Elle renforce le phénomène de délinquance comme cela a été mainte fois démontré en étant même qualifiée « d’université » dans le milieu. Elle fait croire que les mauvais traitements qu’elle engendre représentent une punition en compensation de la souffrance que les criminels ont engendré.
Mais un fait important – celui de l’habituation – montre que les êtres humains s’habituent à presque tout. Ainsi la souffrance associée au fait d’être en prison provoque des effets essentiellement durant les premiers mois. Au-delà d’une année ou à peine plus, la personne est habituée et la prison engendre beaucoup moins de souffrances.
Cela signifie que la prison fait souffrir essentiellement ceux qui ont commis les faits les moins graves qui y restent peu et qu’elle est incapable d’infliger une souffrance équivalente en retour des faits les plus violents et atroces. Elle vend donc une illusion de réparation qu’elle est incapable de remplir (si tant est que faire souffrir en retour pouvait offrir la moindre atténuation des souffrances).
Autre fait très important, concernant les criminels : la grande majorité des personnes qui ont commis un homicide n’en commettront jamais d’autres. Il y a très peu de tueurs qui prennent plaisir à cela ou même qui récidivent. (Remarque de ma part : certains s’insurgent contre un système pénal laxiste qui remet en liberté des criminels mais pas des latitudes à la violence d’une police dont la bride est sur le cou et dont les taux de létalité sont comparables (8% de récidivistes à comparer avec 52 personnes mortes des suites de l’action des forces de l’ordre en 2024 soit l’équivalent de 5% des homicides)).
La majorité du temps, un homicide est commis parce que c’est la situation dans laquelle était la personne qui l’a amenée à retenir cette stratégie pour s’en sortir.
Une fois cette situation résolue, la personne n’a plus aucune raison de se comporter ainsi. Le pénalisme, en se centrant sur des personnes qui seraient mauvaises plutôt que sur des situations ou des contextes sociaux, empêche d’ailleurs de prévenir ces morts en nous privant de la bonne compréhension de ce qui est systémique et sur lequel nous pourrions agir.
Si nous écoutions les témoignages des personnes qui ont commis un homicide, si nous étions bien plus vigilants à ces situations risquées de problèmes financiers, surcharge de travail, tensions familiales, conflits dans le cadre d’une séparation, nos systèmes sociaux seraient plus efficaces à prévenir la violence et les faits les plus graves. Au lieu de quoi nous focalisons toute notre énergie sur le passé, pour infliger la juste dose de prison en conséquence d’un acte lié à une situation donnée. (Remarque de ma part : c’est presque aussi absurde que l’idée que la déchéance de nationalité puisse dissuader d’un acte terroriste).
Dans un système abolitionniste, l’enfermement sous contrainte peut être une stratégie à laquelle le système aura recours mais pas de manière systématique et surtout dans un objectif centré sur le futur, la restauration et la protection mais certainement pas dans celui de la punition ou de la réparation. Ainsi dans un système abolitionniste, la prison ne sera plus un lieu de punition, mais une stratégie de protection de la société et de restauration de la capacité des personnes à pouvoir vivre en société sans présenter un danger pour les autres.
Le livre est un peu épais et ce n’est pas un roman. Néanmoins, je vous recommande vivement sa lecture, car il est un maillon essentiel pour reconfigurer notre vision du monde dans lequel nous souhaitons vivre. La question de la police, de la justice et de la prison sont fondamentales pour sortir de nos Etats violents par nature même, aussi démocratiques et sociaux puissent-ils se présenter.
Deux mots sur l’auteur Geoffroy de Lagasnerie.
Passé par Normale Sup Cachan, il a obtenu un doctorat en sociologie à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales.
Il est professeur à l’Université et directeur de recherche à la Sorbonne Paris. Ses travaux portent notamment sur la philosophie politique, la théorie critique, la sociologie du droit et la sociologie des intellectuels.
Il a publié de nombreux livres et est considéré par les Inrockuptibles comme un des 100 créateurs qui dans tous les domaines réinventent la culture.
Aurélien WALTER – en chemin avec la NonViolence Systémique
Pour me contacter : aurelien@gmx.fr
